Le cabinet
Il existe des matins qui ressemblent à tous les autres jusqu'au moment précis où ils cessent de l'être.
Ce matin-là, j'avais quitté la maison à sept heures moins le quart, mon cartable sur l'épaule, mes tresses soigneusement refaites la veille par maman qui avait insisté. « Tu vas dans un vrai cabinet, Aïcha. Pas à l'amphi. » Elle avait dit ça comme si mes tresses allaient décider de ma carrière. J'avais souri sans répondre, bu mon thé debout, embrassé ses joues et fermé le portail derrière moi.
Le mois de mars à Lomé n'est pas clément. La chaleur s'installe dès huit heures, lourde, collante, comme si le ciel avait décidé de vous rappeler que vous êtes en Afrique et que vous n'y pouvez rien. Je pris un zem au carrefour — le conducteur conduisait vite, comme tous les autres — et pendant les vingt minutes de trajet, je revis mentalement tout ce que Binta et moi avions révisé la veille sur le droit des affaires.
Ne te trompe pas sur tes dates. Ne bégaie pas. Regarde les gens dans les yeux. C'était le conseil de mon professeur de procédure civile, le Pr Akakpo, lorsque j'avais reçu la lettre de confirmation du stage trois semaines auparavant.
Mensah & Associés.
Ce nom-là, dans les couloirs de notre faculté, était presque une légende. Maître Kofi Mensah avait plaidé des affaires que les journaux avaient reprises pendant des semaines. On disait de lui qu'il ne perdait jamais vraiment, même quand il perdait. On disait aussi qu'il était exigeant, froid, difficile à approcher. Et on disait enfin — les filles surtout le disaient — qu'il était d'une beauté qui donnait envie de se comporter bêtement.
Cette dernière information, je m'en moquais. Du moins, je me le disais.
Le cabinet était situé au troisième étage d'un immeuble propre de la corniche. Climatisation, moquette bordeaux, une réceptionniste au teint clair qui me regarda arriver avec ce sourire poli qui ne veut rien dire.
— Vous êtes la stagiaire ?
— Oui. Aïcha Lawson, troisième année de droit privé.
— Maître Mensah vous attend. Troisième porte à gauche.
Elle me dit ça et retourna à son écran comme si j'avais cessé d'exister. Je pris une grande inspiration — celle qu'on prend quand on ne veut surtout pas laisser paraître qu'on a les mains légèrement moites — et je me dirigeai vers la troisième porte à gauche.
Je frappai.
— Entrez.
Cette voix. Je ne l'avais entendue qu'une seule fois, grave et posée, mais il y avait quelque chose dedans qui vous donnait l'impression qu'elle savait exactement comment les choses allaient se passer.
J'entrai.
Il était debout derrière son bureau, le téléphone à l'oreille, un dossier ouvert devant lui. Il leva les yeux vers moi une seconde, fit un geste de la main pour m'indiquer la chaise en face de lui, et continua sa conversation comme si je n'étais qu'un détail supplémentaire dans son emploi du temps chargé.
Je m'assis. Et pendant les trois minutes qu'il me fallut attendre, je regardai cet homme sans en avoir l'air.
Grand. Costume gris anthracite, chemise blanche, pas de cravate. Montre sobre au poignet gauche. La quarantaine ? Non — moins. La mâchoire carrée, le front haut, quelque chose dans la façon dont il tenait son téléphone qui disait qu'il ne plaisantait jamais avec son temps.
Il raccrocha.
— Aïcha Lawson.
— Oui Maître.
Il referma le dossier et me regarda vraiment pour la première fois. Je ne sais pas combien de secondes dura ce regard — pas longtemps — mais j'eus la sensation bizarre d'être lue comme un texte de loi.
— Troisième année. Mention assez bien au dernier semestre.
Ce n'était pas une question.
— Oui Maître.
— Pourquoi le droit des affaires ?
— Parce que c'est là que se jouent les rapports de force réels. Les contrats, les sociétés, les faillites — c'est là qu'on voit ce que les gens valent vraiment quand l'argent est en jeu.
Il y eut un silence. Puis quelque chose qui n'était pas tout à fait un sourire passa sur son visage.
— Bien. Vous commencez aujourd'hui. Mathilde vous montrera où tout se trouve. Je ne veux pas de stagiaire qui pose des questions inutiles — si vous ne savez pas quelque chose, cherchez d'abord, demandez ensuite. Compris ?
— Compris Maître.
— Vous pouvez y aller.
Je me levai, ramassai mon sac, et sortis. Dans le couloir, je soufflai lentement. Mon cœur battait un peu vite. Je mis ça sur le compte du stress du premier jour.
Je me trompais. Mais ça, je ne le savais pas encore.
Sika m'appela à treize heures, à la minute où je sortais du cabinet pour la pause.
— Alors ? Alors alors alors ??
— Bonjour à toi aussi.
— Aïcha je t'en supplie. Comment c'est ? Comment il est ?
Je m'assis sur le petit muret en face de l'immeuble, sous un flamboyant qui n'offrait qu'une ombre timide.
— C'est un cabinet sérieux. Beaucoup de dossiers. Il faut être organisée.
— Je ne te parle pas du cabinet. Je te parle de lui. Mensah. Le fameux Maître Mensah.
— C'est mon maître de stage, Sika.
— Ce n'est pas une réponse.
Je regardai la rue devant moi — une moto qui klaxonnait, une femme qui portait un plateau de mangues sur la tête, deux garçons qui riaient trop fort.
— Il est comme je m'y attendais. Sérieux. Exigeant. Peu bavard.
— Et beau ?
Je ne répondis pas assez vite.
— AÏCHA.
— Sika, arrête.
— Tu as mis deux secondes de trop à dire non. Deux secondes. C'est tout ce qu'il me faut.
— Au revoir Sika.
— Je t'appelle ce soir ! Ne raccroche pas ! Aïcha—
Je raccrochai. Et malgré moi, je souriais.