Entre Deux RivesChapitre 2Ce que je n'aurais pas dû remarquer
Chapitre 2

Ce que je n'aurais pas dû remarquer

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Les jours qui suivirent s'installèrent dans une routine que j'appris à connaître.

J'arrivais à sept heures trente. Mathilde, la secrétaire au sourire vide, me remettait les dossiers du jour. Je classais, je synthétisais, je rédigeais des notes de recherche que Maître Mensah lisait — ou ne lisait pas, je ne savais jamais vraiment. Il passait devant mon bureau parfois sans me regarder. D'autres fois, il s'arrêtait, prenait la feuille que j'avais posée en évidence, la parcourait rapidement et repartait sans un mot. Je décidai que l'absence de critique était une forme d'approbation.

La troisième semaine, il me parla pour la deuxième fois vraiment.

C'était un vendredi après-midi. Les autres collaborateurs étaient partis tôt — il y avait un match de football, je crois. Je restais parce que je voulais terminer la note sur un litige foncier qui m'avait donné du fil à retordre toute la semaine. Je n'entendis pas Maître Mensah s'approcher.

— Vous n'êtes pas encore partie.

Je levai les yeux. Il était debout dans l'encadrement de la porte, sa veste sur le bras. Il avait l'air légèrement surpris.

— Je voulais finir cette note. Le dossier Koffi-Amouzou, l'article 259 du code foncier. Je bloquais sur l'interprétation jurisprudentielle.

Il s'approcha et se pencha légèrement pour regarder l'écran. Je sentis son parfum — quelque chose de discret, ni lourd ni sucré, juste présent. Je gardai les yeux sur l'écran.

— Vous cherchez dans les mauvaises décisions. Ce n'est pas la Cour d'appel de Lomé qui fait référence sur ce point. Cherchez la décision de la Cour Suprême de 2019. Chambre civile.

— Je ne savais pas qu'elle avait été publiée.

— Elle ne l'a pas été officiellement. Elle circule entre cabinets. Je vous l'enverrai.

Il se redressa. Et là — je ne l'aurais peut-être pas remarqué si je n'avais pas levé les yeux au mauvais moment — il me regarda une fraction de seconde de trop. Pas de façon déplacée. Juste... un regard qui s'attardait sans raison apparente.

— Rentrez chez vous, Aïcha. Ce dossier peut attendre lundi.

C'était la première fois qu'il disait mon prénom.

— Il a dit ton prénom ? De cette façon-là ?

Binta posa sa fourchette. Nous étions toutes les trois au restaurant universitaire, plateau devant nous, le bruit habituel de la cantine autour. Sika avait les yeux écarquillés.

— Il a juste dit mon prénom. Les gens disent les prénoms des autres, c'est normal.

— La façon dont tu l'as dit, ce n'est pas normal. Décris-moi la façon.

— Sika—

— La façon, Aïcha.

Je regardai mon assiette.

— Posée. Il dit les mots comme s'il les choisissait un par un.

— Hmm. Hmm hmm hmm.

— Arrête de faire hmm.

— Je fais hmm parce que c'est exactement le genre de chose qui crée des problèmes.

Binta, elle, n'avait pas repris sa fourchette.

— Aïcha. Il est fiancé, non ?

— Oui.

— À Nadia Adjobi. La fille de l'ambassadeur.

— Je sais.

— Tu sais. Bien. Tant que tu sais.

Il y eut un silence. Sika but son jus à la paille en me regardant par-dessus le verre.

— Ce n'est pas parce qu'un homme est fiancé qu'il ne peut pas avoir un stage dans son cabinet, dis-je.

— Non. Mais c'est parce qu'un homme est fiancé qu'il ne doit pas dire des prénoms d'une certaine façon. Dit Binta tranquillement.

Je ne répondis pas. Je n'avais pas de réponse à ça.

Le lundi suivant, la décision de la Cour Suprême était dans ma boîte mail à sept heures du matin. Envoyée à six heures quarante-deux.

Il travaillait avant six heures quarante-deux.

Je ne sais pas pourquoi ce détail me resta.