Entre Deux RivesChapitre 3Une chose qu'on ne fait pas
Chapitre 3

Une chose qu'on ne fait pas

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Il faut que je vous parle de Nadia.

Je l'avais vue pour la première fois un mardi, trois semaines après mon arrivée au cabinet. Elle était venue chercher Maître Mensah pour un déjeuner — j'avais compris en entendant Mathilde dire « Votre fiancée est là » avec ce ton particulier que prennent les gens quand ils annoncent quelque chose d'important à quelqu'un.

Elle était belle. Je ne dirai pas autre chose parce qu'il n'y a rien d'autre à dire. Grande, élancée, chignon haut, robe imprimée de couleurs vives qui coûtait sûrement ce que ma mère gagnait en un mois de couture. Elle entra dans le cabinet comme si elle y était attendue depuis toujours — parce qu'elle l'était, d'une certaine façon.

Je levai les yeux de mon écran une seconde, puis les baissai.

Elle ne me vit pas. Ou si elle me vit, elle n'en laissa rien paraître.

Maître Mensah sortit de son bureau et ce qui se passa alors fut simple et douloureux dans sa simplicité : son visage changea. Pas de façon spectaculaire. Juste — ce fond de tension constante qui habitait ses traits s'allégea légèrement. Il lui sourit. Elle se leva sur la pointe des pieds pour l'embrasser sur la joue.

Je retournai à mon écran. Je relus trois fois la même phrase sans la comprendre.

— Tu l'as vu sourire. Et ça t'a fait quelque chose.

Sika ne posait pas une question.

— Tu ne m'écoutes pas. Je t'ai dit que ça ne m'a rien fait.

— Et tu as relu trois fois la même phrase.

— Parce que j'étais distraite. Par le dossier. Pas par lui.

Nous marchions sur le campus, nos sacs sur l'épaule. Il était dix-neuf heures et la nuit tombait doucement sur Lomé, cette façon qu'elle a de s'installer sans prévenir, comme une évidence.

— Aïcha. On se connaît depuis l'âge de quinze ans.

— Je sais.

— Alors tu sais que tu peux me dire la vérité.

Je m'arrêtai. Autour de nous, des étudiants passaient, des groupes riaient, quelqu'un quelque part jouait de la guitare mal accordée.

— Il ne se passe rien, Sika. Je te le jure. Il n'y a pas de regards, pas de sous-entendus, pas de conversations qui durent trop longtemps. Il est mon maître de stage. Il me parle de jurisprudence. C'est tout.

— D'accord.

— Tu ne me crois pas.

— Je te crois. Je crois juste que parfois les choses commencent exactement comme tu viens de les décrire.

Je ne répondis pas. On se remit à marcher.

La vérité — la vraie, celle que je ne disais pas même à Sika — c'est que ce matin-là, en voyant Nadia Adjobi embrasser la joue de Kofi Mensah, j'avais ressenti quelque chose de précis et d'injustifiable.

Quelque chose qui ressemblait à de la jalousie.

Et j'avais eu honte. Une honte profonde, immédiate, comme quand on fait tomber quelque chose dans une église.

Parce qu'on n'est pas jalouse de l'homme d'une autre femme.

On ne fait pas ça.

Ce soir-là, maman m'attendait avec du repas chaud et une question dans les yeux.

— Le stage se passe bien ?

— Très bien maman.

— Tu manges peu ces derniers temps.

— J'ai beaucoup de travail.

Elle me regarda un moment. Ma mère avait cette façon de vous regarder qui ne cherchait pas à vous percer — elle attendait juste que vous parliez de vous-même.

Je ne parlai pas.

— Mange. Dit-elle simplement.

Je mangeai. Et plus tard, dans ma chambre, allongée sur mon lit les yeux au plafond, je me fis une promesse.

Je ferai ce stage sérieusement. J'apprendrai tout ce que ce cabinet peut m'apprendre. Je partirai dans deux mois avec une lettre de recommandation excellente et rien d'autre.

Je ferai ce stage. Et c'est tout.

Je m'endormis en pensant à la façon dont il avait dit mon prénom.

Fin du chapitre gratuit

Et si c'était le début
de quelque chose ?

La suite attend celles qui osent tourner la page.

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